Femme préparant son carnet de suivi de la douleur et son agenda avant une consultation médicale
Gestion de la douleur

Douleur qui dure plus de 3 mois : parcours de soins et spécialistes

⏱ 23 min de lecture

Rédigé par la rédaction ViziWell avec assistance IA, sous la supervision éditoriale de Fabrice Wigishoff (hypnothérapeute). Sources scientifiques vérifiées (PMID/DOI) et listées en fin d'article. Notre méthodologie

🔎 Réponse en bref : une douleur qui persiste au-delà de trois mois est considérée comme chronique. Elle relève d'un parcours organisé, et non d'une succession de consultations isolées. Le médecin traitant reste le pivot : c'est lui qui coordonne, prescrit les premiers examens et, si besoin, oriente vers un spécialiste d'organe puis vers une structure spécialisée d'étude et de traitement de la douleur chronique (SDC). Dans ces structures, une équipe pluridisciplinaire (médecin de la douleur, infirmier, psychologue, kinésithérapeute) évalue la douleur dans sa globalité. Les recommandations internationales soutiennent surtout cette approche pluridisciplinaire : elle améliore le fonctionnement au quotidien et l'humeur de façon documentée, avec des effets sur l'intensité de la douleur souvent plus modestes. Enfin, des examens d'imagerie normaux ne signifient jamais que la douleur est imaginaire. Cet article vous donne la carte du parcours, les critères d'accès et des outils concrets pour préparer chaque rendez-vous.
Cela fait des mois que vous avez mal. Vous avez consulté, passé des examens, entendu « je ne trouve rien d'anormal », changé de médecin, recommencé. À force, un doute s'installe : et si tout cela était dans votre tête ? Si vous n'aviez pas assez « tenu bon » ? Cette expérience porte un nom, l'errance diagnostique, et elle concerne un très grand nombre de personnes vivant avec une douleur qui dure. Ce que vous ressentez est réel. Le problème n'est pas votre courage ni votre sincérité : c'est que la douleur qui persiste ne se traite pas comme une douleur passagère, et que le parcours pour la prendre en charge est mal connu, y compris parfois des soignants de première ligne.

Cet article n'est pas une promesse de disparition de la douleur. C'est une carte. Une carte qui répond à trois questions simples mais rarement expliquées : qui fait quoi dans ce parcours, comment accéder aux structures qui existent réellement pour cela, et comment préparer vos consultations pour qu'elles vous fassent avancer au lieu de vous épuiser. L'objectif est de vous sortir de l'errance en vous rendant acteur d'un parcours lisible.

Quand une douleur devient « chronique » : la barre des trois mois

La médecine distingue la douleur aiguë de la douleur chronique. La douleur aiguë est un signal d'alarme utile : elle prévient d'une lésion, incite à retirer sa main du feu, à immobiliser une articulation, à consulter. Elle a une cause identifiable et disparaît le plus souvent avec la cicatrisation. La douleur chronique, elle, est définie par sa durée : on parle de douleur chronique lorsqu'elle persiste ou se répète au-delà de trois mois, c'est-à-dire au-delà du délai habituel de guérison des tissus.

Cette barre des trois mois n'est pas arbitraire. Elle marque un basculement : la douleur n'est plus seulement le symptôme d'une lésion en cours, elle devient un problème de santé à part entière. La classification internationale des maladies de l'Organisation mondiale de la santé (la CIM-11) a d'ailleurs, pour la première fois, reconnu la douleur chronique comme une entité clinique en tant que telle, avec une catégorie dédiée. Ce changement peut sembler technique, mais il a une conséquence très concrète pour vous : votre douleur mérite un diagnostic, un codage et une prise en charge spécifiques, pas seulement la recherche répétée d'une cause qui expliquerait tout.

On distingue schématiquement plusieurs grands mécanismes de douleur, et cette distinction oriente le parcours. La douleur dite nociceptive provient d'une atteinte des tissus (une arthrose, une inflammation). La douleur neuropathique résulte d'une lésion ou d'une maladie du système nerveux lui-même (comme après un zona ou dans certaines neuropathies). Enfin, une douleur peut être entretenue par une modification du fonctionnement du système nerveux qui amplifie les signaux : c'est le domaine de la sensibilisation centrale, un phénomène aujourd'hui bien décrit qui explique pourquoi une douleur peut persister alors même que la lésion initiale a cicatrisé. Comprendre ces mécanismes n'est pas qu'une curiosité intellectuelle : cela permet de saisir pourquoi une douleur peut être intense et invalidante sans qu'aucune image ne la « montre ».

Une douleur qui dure ne reste presque jamais isolée. Elle grignote le sommeil, réduit l'activité, use le moral, fragilise le travail et les relations. Ces retentissements ne sont pas des faiblesses : ils font partie du tableau de la douleur chronique et doivent être pris en compte dans le soin. C'est précisément la raison d'être de l'approche pluridisciplinaire que nous détaillons plus loin.

« Mes examens sont normaux » : pourquoi cela ne veut pas dire « c'est dans la tête »

C'est sans doute la phrase la plus destructrice du parcours : « Tout est normal. » Elle est souvent dite pour rassurer. Elle est presque toujours reçue comme une négation. Il faut donc le poser sans ambiguïté : une imagerie normale ne signifie pas une douleur imaginaire.

Les examens d'imagerie (radiographie, scanner, IRM) et les prises de sang cherchent des anomalies visibles de structure ou de biologie. Or la douleur, elle, est un phénomène du système nerveux. Elle peut être parfaitement réelle et intense sans qu'aucune lésion ne soit visible, parce que le problème se situe dans le traitement du signal douloureux, pas dans une image. À l'inverse, on trouve fréquemment des « anomalies » sur les imageries de personnes qui n'ont aucune douleur : des hernies discales, de l'arthrose ou des usures qui font partie du vieillissement normal et qui ne sont pas forcément la cause de ce que vous ressentez. Le lien entre ce qu'on voit et ce qu'on ressent est bien plus lâche qu'on ne l'imagine.

La définition officielle de la douleur, révisée par l'association internationale pour l'étude de la douleur, insiste d'ailleurs sur ce point : la douleur est une expérience sensorielle et émotionnelle, et le fait de la ressentir ne dépend pas de la présence démontrée d'une lésion. Autrement dit, votre parole sur votre douleur est une donnée médicale, pas une simple impression subjective à corriger. Nous avons développé cette idée dans notre article sur des symptômes réels malgré des examens normaux, qui peut aider à mettre des mots sur cette situation déstabilisante.

Comprendre ce point change tout dans la relation aux soignants. Cela vous autorise à ne plus quémander la preuve que « quelque chose ne va pas », et à demander plutôt : « Puisque nous savons que ma douleur est réelle, comment allons-nous la prendre en charge ? » C'est le pivot qui fait passer de la recherche épuisante d'une cause unique à la construction d'un plan de soin. Les mécanismes cérébraux de cette douleur qui persiste sont mieux compris chaque année, comme le rappelle notre dossier sur les neurosciences de la douleur.

La carte du parcours : qui fait quoi

Le sentiment d'errance vient souvent d'une impression d'aller « au hasard » d'un soignant à l'autre. Or il existe une logique. La voici, du plus général au plus spécialisé.

Le médecin traitant, pivot du parcours

Le médecin généraliste, ou médecin traitant, est la porte d'entrée et le coordinateur de tout le parcours. C'est un rôle central, souvent sous-estimé par les patients qui aimeraient « voir directement un spécialiste ». En pratique, c'est lui qui :

  • écoute et documente l'histoire de la douleur dans le temps ;
  • prescrit les premiers examens utiles et, tout aussi important, évite les examens inutiles qui n'apporteraient rien ;
  • met en place les premiers traitements et évalue leur effet ;
  • coordonne les avis spécialisés pour éviter que chacun ne travaille dans son coin ;
  • rédige les courriers d'orientation, y compris vers une structure spécialisée de la douleur, qui les exigent presque toujours.
Un bon parcours commence donc rarement par « quel super-spécialiste dois-je voir ? » mais par « comment faire de mon médecin traitant un véritable coordinateur de ma douleur ? ». Cela suppose de lui donner une information claire et organisée, ce à quoi servent les outils de consultation présentés plus bas.

Les spécialistes d'organe

Selon la localisation et le mécanisme probable de la douleur, le médecin traitant peut orienter vers un spécialiste : rhumatologue pour les douleurs articulaires et rachidiennes, neurologue pour les douleurs neuropathiques et les céphalées, gastro-entérologue pour les douleurs digestives chroniques, gynécologue pour les douleurs pelviennes, et ainsi de suite. Leur rôle est double : confirmer ou écarter une maladie spécifique de leur domaine, et proposer les traitements ciblés qui en découlent.

Ces avis sont précieux, mais ils ont une limite qu'il faut connaître : un spécialiste d'organe raisonne d'abord dans son champ. Si votre douleur déborde ce champ, ou si elle relève surtout d'une sensibilisation du système nerveux, l'avis peut se conclure par un « ce n'est pas de mon ressort » qui, encore une fois, n'est pas un rejet mais une indication : il est temps d'envisager une approche transversale de la douleur elle-même.

Les structures spécialisées d'étude et de traitement de la douleur chronique

C'est le maillon le moins connu et pourtant le plus adapté aux douleurs qui durent : les structures spécialisées douleur chronique (SDC), parfois appelées « centres » ou « consultations » de la douleur. Il en existe un maillage sur le territoire, généralement rattaché à des établissements hospitaliers.

Leur particularité est de ne pas raisonner par organe mais par douleur, et de réunir plusieurs métiers autour du même patient : médecins formés à la médecine de la douleur, infirmiers, psychologues, kinésithérapeutes, parfois assistants sociaux ou ergothérapeutes. On y pratique une évaluation dite globale ou biopsychosociale : on ne regarde pas seulement « où » vous avez mal, mais comment la douleur affecte votre sommeil, votre activité, votre humeur, votre vie sociale et professionnelle, et ce que vous avez déjà essayé. L'objectif n'est pas de trouver enfin « la » cause manquante, mais de construire un plan de soin réaliste qui agit sur plusieurs leviers en même temps.

Ce que la prise en charge peut, et ne peut pas, promettre

Soyons honnêtes, car c'est une condition du respect : la prise en charge de la douleur chronique n'efface pas la douleur d'un coup, et personne de sérieux ne vous le promettra. Ce qu'elle vise, c'est de vous redonner de la marge de manœuvre : bouger davantage, dormir mieux, réduire l'emprise de la douleur sur votre vie, retrouver des activités qui comptent. La réduction de l'intensité douloureuse existe, mais elle est souvent partielle et progressive, alors que les gains sur le fonctionnement et le moral sont, eux, mieux établis.

Ce que montrent les études

La modalité la mieux soutenue par les données pour la douleur chronique est la prise en charge pluridisciplinaire, qui associe une composante physique (activité, rééducation), une composante psychologique et un accompagnement médical. Une synthèse de référence portant sur la lombalgie chronique a conclu que la rééducation biopsychosociale multidisciplinaire améliore la douleur et le fonctionnement de façon plus durable que les traitements physiques seuls. Les revues systématiques sur les thérapies psychologiques, en particulier les thérapies cognitivo-comportementales, retrouvent des bénéfices réels mais d'ampleur modeste sur la douleur, l'incapacité et la détresse. Enfin, une synthèse d'ensemble des revues Cochrane sur l'activité physique et l'exercice conclut à un profil de sécurité favorable et à des effets bénéfiques sur la fonction et la qualité de vie, même si la qualité des preuves reste variable. Le message convergent n'est pas « une méthode miracle », mais « plusieurs leviers modestes qui, combinés et personnalisés, redonnent du fonctionnement ».
Cette honnêteté n'est pas décourageante, au contraire. Elle vous protège des fausses promesses et des traitements présentés comme des solutions définitives, souvent coûteuses et parfois risquées. Elle vous permet aussi de mesurer les progrès autrement que par la seule note de douleur sur dix : marcher un peu plus loin, tenir une soirée, reprendre une activité abandonnée sont des victoires qui comptent.

Comment accéder à une structure de la douleur

L'accès à une structure spécialisée douleur suit presque toujours le même chemin, et le connaître évite bien des allers-retours inutiles.

Première étape : le courrier d'orientation. La grande majorité des structures n'acceptent pas les demandes spontanées et exigent une lettre d'un médecin, le plus souvent le médecin traitant, parfois un spécialiste. Ce courrier n'est pas une formalité : il oriente l'équipe, résume l'histoire, les examens déjà faits et les traitements déjà essayés. Demandez à votre médecin d'y faire figurer explicitement la durée de la douleur (plus de trois mois), son retentissement et le fait que les approches de première ligne ont été tentées.

Deuxième étape : la demande de rendez-vous. Une fois le courrier obtenu, la prise de contact avec la structure se fait selon ses modalités propres (secrétariat, plateforme de rendez-vous en ligne, dossier à compléter). C'est ici qu'intervient la réalité des délais, que nous abordons juste après.

Troisième étape : la première consultation. Elle est le plus souvent longue, car elle vise une évaluation globale. On vous interrogera non seulement sur la douleur, mais aussi sur le sommeil, l'activité, le moral, les traitements. Il est donc précieux d'arriver préparé, avec vos documents et vos observations organisés.

Un mot sur la répartition géographique : le maillage des structures n'est pas homogène, et toutes n'offrent pas le même niveau de plateau technique ni les mêmes délais. Il peut être pertinent d'en identifier plusieurs, y compris un peu plus loin de chez vous, plutôt que de miser sur une seule.

Les délais d'attente : les nommer plutôt que les subir

Il serait malhonnête de dresser cette carte sans parler du principal obstacle : les délais. L'accès aux structures spécialisées de la douleur est réellement limité par des temps d'attente qui peuvent atteindre plusieurs mois. Ce n'est pas une fatalité personnelle ni le signe que « votre cas n'intéresse personne » : c'est une contrainte structurelle liée au nombre de structures et à la demande.

Nommer ce délai permet de s'organiser au lieu de le subir passivement. Quelques principes concrets :

  • Ne pas attendre le rendez-vous spécialisé pour agir. Le temps d'attente n'est pas du temps mort. C'est avec le médecin traitant que se met en place l'essentiel dès maintenant : reprise progressive de l'activité, travail sur le sommeil, ajustement des traitements, orientation vers un kinésithérapeute ou un psychologue.
  • Demander à être inscrit sur liste d'attente et signaler toute aggravation. Une aggravation documentée peut parfois faire réévaluer la priorité.
  • Multiplier raisonnablement les pistes. Identifier plusieurs structures, se renseigner sur les consultations avancées ou la téléconsultation quand elles existent.
  • Continuer à vivre le plus possible. L'attente ne doit pas devenir une mise en pause de la vie. Maintenir un minimum d'activité et de liens protège contre l'aggravation du retentissement.
L'idée directrice est simple : la structure spécialisée est une étape importante, mais elle n'est pas la seule source de soin. Une grande partie de ce qui aide se joue dans le parcours de première ligne, en amont et en parallèle.

Préparer sa consultation pour qu'elle serve à quelque chose

Une consultation mal préparée se résume trop souvent à « ça va comment ? — toujours pareil ». Une consultation préparée, elle, transforme un rendez-vous en étape utile. Voici les outils les plus efficaces, tous simples à mettre en place.

L'agenda de la douleur

Tenez, sur deux à trois semaines avant le rendez-vous, un carnet ou une note où vous consignez chaque jour : l'intensité de la douleur (une note de 0 à 10), sa localisation, ce qui l'a aggravée ou soulagée, votre sommeil, votre niveau d'activité, votre humeur. Ce suivi vaut mille fois mieux qu'un souvenir global forcément flou. Il fait apparaître des schémas (la douleur du matin, l'effet d'une activité, le lien avec le sommeil) qui orientent le diagnostic et le traitement.

Décrire la douleur avec précision

Les mots comptent. Une douleur qui « brûle », « pique » ou « donne des décharges électriques » évoque un mécanisme neuropathique ; une douleur « mécanique » aggravée par l'effort évoque une origine nociceptive. Précisez aussi : depuis quand, à quelle fréquence, combien de temps elle dure, ce qui la déclenche, ce qui la calme, et surtout ce qu'elle vous empêche de faire. Ce dernier point, le retentissement fonctionnel, est souvent le plus utile au médecin.

La liste des traitements essayés

Préparez la liste de tout ce que vous avez déjà tenté : médicaments (avec les doses et la durée, et pas seulement les noms), séances de kinésithérapie, infiltrations, approches complémentaires, et pour chacun l'effet ressenti et les effets indésirables. Cela évite de reprendre des pistes déjà sans succès et fait gagner un temps précieux.

Trois questions écrites à l'avance

Notez, avant la consultation, les trois questions qui comptent le plus pour vous, et posez-les en début de rendez-vous. Par exemple : « Quel est, selon vous, le mécanisme principal de ma douleur ? », « Quel est l'objectif réaliste des prochains mois ? », « Quelle est la prochaine étape concrète, et qui la coordonne ? ». Une consultation où vous repartez avec un plan et une prochaine étape identifiée est une consultation réussie, même si la douleur, elle, n'a pas changé ce jour-là.

Se faire accompagner

Venir avec un proche aide à ne rien oublier, à reformuler ce qui n'a pas été compris et à porter le poids émotionnel du rendez-vous. Les proches ne sont pas des spectateurs : ils font partie du parcours, et bien informés, ils deviennent des alliés précieux.

La place des approches non médicamenteuses et complémentaires

Un plan de soin de la douleur chronique repose largement sur des approches non médicamenteuses, non pas parce qu'elles seraient « douces » ou secondaires, mais parce que ce sont souvent elles qui redonnent du fonctionnement. L'activité physique adaptée et progressive en est le socle : contre-intuitive quand on a mal, elle est pourtant l'une des interventions les mieux soutenues, à condition d'être dosée et encadrée. Pour les douleurs du dos, par exemple, les programmes d'exercices supervisés ont fait leurs preuves, comme le détaille notre article sur le yoga et la lombalgie chronique.

Les approches psychologiques ne visent pas à « soigner la tête » comme si la douleur était psychologique, mais à outiller face à une douleur bien réelle : mieux gérer les poussées, sortir des cercles vicieux d'évitement, retrouver des activités. La méditation de pleine conscience et les thérapies cognitivo-comportementales font partie des outils dont l'intérêt est documenté dans ce cadre.

Certaines approches complémentaires peuvent trouver leur place en soutien, sans se substituer à la prise en charge médicale. Selon les situations et les préférences, on peut par exemple s'intéresser à l'acupuncture pour certaines douleurs comme les migraines ou aux prises en charge spécifiques de pathologies douloureuses comme l'arthrose du genou. Le bon réflexe est toujours d'en parler à l'équipe qui vous suit, pour intégrer ces approches de façon cohérente et éviter les interactions ou les fausses pistes coûteuses. Certaines douleurs s'inscrivent aussi dans des tableaux plus larges, comme la fatigue et les douleurs du covid long, qui relèvent eux aussi d'une approche globale et coordonnée.

Les traitements médicamenteux : ce qu'il faut en attendre

Les médicaments ont une place dans la douleur chronique, mais elle est plus étroite et plus nuancée que ce que l'on imagine souvent. Le premier point à intégrer est qu'il n'existe pas de médicament capable, à lui seul, de faire disparaître durablement une douleur qui dure depuis des mois. Les antalgiques dits « classiques » soulagent surtout les douleurs aiguës ; leur efficacité s'émousse fréquemment sur le long cours, et leur usage prolongé expose à des effets indésirables et à une accoutumance.

Pour les douleurs à composante neuropathique, ce ne sont d'ailleurs pas les antidouleurs habituels qui sont les plus utiles, mais certaines familles de médicaments issues d'autres domaines (comme des traitements initialement conçus pour l'épilepsie ou la dépression), utilisés ici pour leur action sur les circuits de la douleur. Cela déroute parfois les patients : se voir prescrire un « antidépresseur » pour une douleur peut être vécu comme une insinuation que « c'est psychologique ». Il n'en est rien : ces molécules agissent sur la transmission du signal douloureux, indépendamment de leur effet sur l'humeur, et leur prescription dans ce cadre est parfaitement établie.

La question des opioïdes mérite une mention particulière. S'ils gardent des indications précises et encadrées, leur bénéfice dans la douleur chronique non cancéreuse est limité et leurs risques réels, si bien que les recommandations actuelles invitent à la prudence et à des réévaluations régulières. Là encore, l'enjeu n'est pas d'opposer « médicaments » et « approches naturelles », mais d'intégrer chaque outil à la bonne place, à la bonne dose et pour la bonne durée, au sein d'un plan de soin coordonné. Toute modification de traitement doit se faire avec le médecin, jamais en autonomie, y compris pour diminuer ou arrêter.

Un principe utile pour dialoguer avec les soignants : demander pour chaque médicament proposé quel est l'objectif visé (soulager une poussée, permettre le sommeil, faciliter la rééducation), à quelle échéance on jugera de son effet, et comment on l'arrêtera s'il ne marche pas. Un traitement qui n'apporte rien après un essai loyal n'a pas vocation à être poursuivi indéfiniment.

Le retentissement psychologique et social : une composante du soin, pas un aveu

Vivre avec une douleur qui dure a un coût qui déborde très largement la sensation elle-même. Le sommeil se dégrade, la fatigue s'installe, l'irritabilité monte, les activités se réduisent, l'isolement guette, et l'anxiété ou la déprime peuvent s'inviter. Ces retentissements ne sont pas des signes de faiblesse ni la preuve que « tout est dans la tête » : ils font partie intégrante du tableau de la douleur chronique, et ils doivent être pris en charge au même titre que la douleur.

Ce point est essentiel car il inverse une logique culpabilisante. On entend souvent, en creux, que si l'on « allait mieux dans sa tête », on aurait moins mal. La réalité est plus juste et plus douce : c'est la douleur qui use le moral, et non l'inverse. Prendre soin du sommeil, de l'humeur et du lien social n'est donc pas un supplément d'âme, c'est une partie du traitement, parce que ces dimensions influencent en retour la perception de la douleur et la capacité à faire face.

Le monde du travail est un terrain sensible. Une douleur chronique peut rendre certaines tâches difficiles, sans être toujours visible ni comprise de l'entourage professionnel. Il existe des dispositifs d'aménagement et d'accompagnement, et le médecin traitant comme le médecin du travail sont des interlocuteurs à mobiliser tôt, avant que la situation ne se dégrade. Nommer les difficultés et anticiper vaut mieux que de tenir coûte que coûte jusqu'à la rupture.

Enfin, l'entourage a besoin, lui aussi, d'être informé. Un proche qui comprend que la douleur est réelle, qu'elle fluctue, et qu'elle n'est pas une question de volonté, devient un soutien plutôt qu'une source de pression supplémentaire. Les groupes de patients et les associations peuvent, dans ce registre, apporter une forme de reconnaissance et d'entraide précieuse, en rompant le sentiment d'être seul à vivre cela.

Questions fréquentes

Faut-il forcément une lésion pour avoir droit à une prise en charge de la douleur ? Non. La douleur chronique est reconnue comme un problème de santé à part entière, indépendamment de la présence d'une lésion visible. Vous avez droit à une évaluation et à un plan de soin, même si vos examens sont normaux.

Combien de temps faut-il attendre pour une structure spécialisée ? Cela varie fortement selon les régions et les structures, de quelques semaines à plusieurs mois. C'est pourquoi il est essentiel de ne pas suspendre les soins de première ligne pendant l'attente et d'envisager plusieurs structures.

Mon médecin traitant peut-il vraiment m'aider, ou est-ce une perte de temps avant le spécialiste ? Il est au contraire le pivot du parcours. Une grande partie de ce qui améliore la vie avec une douleur chronique se met en place avec lui : activité, sommeil, traitements, orientation. Le renforcer dans ce rôle est l'un des meilleurs investissements que vous puissiez faire.

Vais-je devoir vivre avec la douleur toute ma vie ? Personne ne peut le prédire pour vous. Ce qui est certain, c'est que l'objectif d'un bon parcours n'est pas seulement l'intensité de la douleur, mais votre capacité à vivre, bouger et faire ce qui compte malgré elle, et que cette marge de manœuvre peut réellement s'élargir.

À qui parler quand le moral s'effondre à cause de la douleur ? Au médecin traitant en premier lieu, qui pourra orienter, et au psychologue de la structure de la douleur le cas échéant. La détresse liée à une douleur qui dure n'est pas un aveu de faiblesse : c'est une composante à part entière de la douleur chronique, qui se soigne.

En résumé : reprendre la main sur le parcours

Vous n'êtes pas en train d'inventer votre douleur, et vous n'êtes pas responsable de l'errance dans laquelle le système de soin vous a parfois laissé. Ce que vous pouvez faire, en revanche, c'est reprendre la main sur le parcours : faire de votre médecin traitant un coordinateur, demander une orientation vers une structure spécialisée d'étude et de traitement de la douleur chronique, préparer chaque consultation avec un agenda de la douleur et des questions écrites, et agir dès maintenant sur l'activité, le sommeil et le moral sans attendre le rendez-vous idéal. La prise en charge de la douleur chronique ne promet pas l'effacement de la douleur ; elle promet de vous aider à reprendre de la place dans votre propre vie. C'est un objectif à la fois modeste et immense, et il est atteignable.

Le premier pas concret est souvent le plus simple : à votre prochain rendez-vous, demandez à votre médecin traitant une orientation vers une structure d'étude et de traitement de la douleur chronique, et repartez avec une prochaine étape écrite. Pour trouver un professionnel de santé près de chez vous et amorcer ce parcours, vous pouvez aussi consulter notre annuaire.

Sources

  1. Cohen SP, Vase L, Hooten WM. Chronic pain: an update on burden, best practices, and new advances. The Lancet, 2021. PMID 34062143 — DOI 10.1016/S0140-6736(21)00393-7.
  2. Raja SN, Carr DB, Cohen M, et al. The revised International Association for the Study of Pain definition of pain: concepts, challenges, and compromises. Pain, 2020. PMID 32694387 — DOI 10.1097/j.pain.0000000000001939.
  3. Treede RD, Rief W, Barke A, et al. Chronic pain as a symptom or a disease: the IASP Classification of Chronic Pain for the International Classification of Diseases (ICD-11). Pain, 2019. PMID 30586067 — DOI 10.1097/j.pain.0000000000001384.
  4. Kamper SJ, Apeldoorn AT, Chiarotto A, et al. Multidisciplinary biopsychosocial rehabilitation for chronic low back pain: Cochrane systematic review and meta-analysis. BMJ, 2015. PMID 25694111 — DOI 10.1136/bmj.h444.
  5. Williams ACdeC, Fisher E, Hearn L, Eccleston C. Psychological therapies for the management of chronic pain (excluding headache) in adults. Cochrane Database of Systematic Reviews, 2020. PMID 32794606 — DOI 10.1002/14651858.CD007407.pub4.
  6. Geneen LJ, Moore RA, Clarke C, et al. Physical activity and exercise for chronic pain in adults: an overview of Cochrane Reviews. Cochrane Database of Systematic Reviews, 2017. PMID 28436583 — DOI 10.1002/14651858.CD011279.pub3.
⚕️ Cet article a une visée d'information et ne remplace pas une consultation médicale. Une douleur qui dure, s'aggrave ou s'accompagne de signes inhabituels (fièvre, perte de poids, déficit neurologique) justifie un avis médical. Ne modifiez pas un traitement sans l'accord de votre médecin.

⚕️ Cet article est fourni à titre informatif uniquement et ne constitue pas un avis médical. Consultez toujours un professionnel de santé qualifié.

Cet article fait partie de notre dossier Gestion de la douleur.

Voir tous les articles Gestion de la douleur →
FW

Fabrice Wigishoff

Fondateur de ViziWell · Supervision éditoriale

Triple master en hypnose thérapeutique, 30 ans d'expérience en hypnothérapie et coaching. Spécialiste de l'arrêt du tabac, gestion du stress et préparation mentale. Passionné de neurosciences, Fabrice décrypte les études cliniques mondiales pour rendre les thérapies complémentaires accessibles à tous.

En savoir plus →

Auteurs des sources scientifiques

SR

Srinivasa N. Raja

MD — Division of Pain Medicine, Johns Hopkins University School of Medicine, Baltimore (États-Unis)

RT

Rolf-Detlef Treede

Professeur de neurophysiologie — Universität Heidelberg / Medizinische Fakultät Mannheim, Allemagne

Co-auteur de la classification ICD-11 de la douleur chronique. Ancien président de l'IASP.

AW

Amanda C. de C. Williams

Professeure de psychologie clinique de la douleur — University College London (UCL), Royaume-Uni

SK

Steven J. Kamper

PhD — School of Health Sciences, University of Sydney (Australie)

SC

Steven P. Cohen

MD — Johns Hopkins University School of Medicine, Baltimore, USA